Il était étendu sur le fond de sa barque qui dérivait au gré des courants. La pleine lune irriguait le ciel de sa patience infinie. Les nuages se déchiraient, se rassemblaient et se décomposaient, décrivant des runes qu'il lisait sans les comprendre. Quelque chose tressaillit au fond de lui, comme si un de ces signes aériens ranimait un souvenir, ou plutôt l'ombre d'un souvenir. C'était cette impression semblable qui l'avait assailli des mois durant. Il croyait que, pour s'en délivrer, il suffirait de vivre ce qu'il rêvait... et de connaître enfin la suite du songe qui lui laissait une vague trace mais échappait toujours à sa mémoire au moment même où il croyait pouvoir s'en saisir...
- Et pourtant, je ne rêve pas, soupira-t-il en essayant de se détendre.
Il ne comprenait pas encore lui-même comment il en était arrivé-là, abandonnant ses terres et sa famille pour poursuivre obstinément cette partie de sa vie qui lui échappait chaque jour davantage. Et pourtant, chaque nuit, les visions se faisaient plus précises, plus insistantes. Leur horizon s'élargissait et elles s'enrichissaient à chaque fois d'un nouveau détail. Mais jamais, jamais, elles n'allaient au delà de ce moment fatidique où il apercevait les falaises qui se découpaient sur les cieux mangés de lune. Homme de la terre, il n'avait jamais vraiment vu la mer. Elle était pourtant telle qu'il la connaissait. Il s'étonna à peine de trouver la barque rustique amarrée dans la crique. Il en détacha l'amarre, la mit à flot et y sauta. Il ne fut pas le moins du monde alarmé qu'elle ne possède pas de rame. Elle allait le mener à bon port, il le savait. Et peu lui importait quelle était sa destination, puisque c'était sa destinée...
Peu à peu une ombre grignota la partie inférieure du décor voilé de muettes tourmentes. La falaise s'y incrusta et il vit ses remparts agressifs lancer des signaux acharnés aux nues affolées. Il sut que le moment était venu. Il voulut se redresser, mais une main ferme semblait le maintenir. Il la sentait peser sur son épaule et trouva son contact apaisant. A quoi bon bouger? Dans son rêve, il restait simplement immobile jusqu'au moment de la révélation. Il cala sa tête contre son baluchon et attendit. Les volutes du ciel se firent plus imprécises, le vent susurrait à son oreille des mots oubliés qui le bercèrent tant et si bien qu'il s'endormit.
- Eh Kernan, réveille toi. On dirait bien qu'ils vont encore remettre ça!
L'homme sursauta. Il se trouvait dans les cales d'un navire, enchaîné à un banc, encore appuyé sur une rame.
- Qu'est-ce que je fais là?
- Allons-bon, fit l'homme à côté de lui. T'as pourtant pas bu hier soir. Qu'est-ce qui t'arrive? C'est le soleil qui t'a tapé sur la tête, ou quoi? T'es pas malade au moins? Parce qu'ici, tu sais bien, c'est rame ou crève. Tu ne vas pas me laisser tomber, hein!
- Qu'est-ce que vous me racontez? Hier, j'ai pris la barque sur la grève et je me suis laissé porter...
- Ben dis-donc, t'as vraiment pas l'air d'aller bien, Kernan. T'inquiète pas. T'auras qu'à te laisser porter, je souquerai pour deux.
- Souquer?
- Mais bons dieux, où tu crois qu'on est?
- Je n'en sais rien, je vous assure.
- C'est pas possible, Kernan, ça fait presque cinq ans qu'on est là tous les deux. Tu ne te souviens de rien?
- Non. Pas de ça en fait...
Un coup de fouet stria l'air.
- Alors, bande de femmelettes, encore en train de cancaner! Vous feriez bien d'épargner vos forces, c'est le calme plat et nous ne serons pas à destination avant deux semaines!
Un tambour retentit et tous les avirons se levèrent en même temps et retombèrent en parfaite cadence. Le navire s'ébranla sortant comme à regrets de la petite crique abritée par des falaises déchiquetées.
- Comment connaissez-vous mon nom?
- Enfin, Kernan, murmura son compagnon, tu te fous de moi, ou quoi? Tu sais bien qu'on est là depuis que notre bateau de pêche a été arraisonné par ces maudits pirates des mers de la Lune...
- Vous me connaissez depuis longtemps?
- Par les dieux, depuis toujours, je t'ai presque vu naître.
- C'est pas bientôt fini, hurla la voix qui les surplombait, tandis que le fouet s'abattait en grêle. Combien de fois dois-je vous répéter de la fermer?
Kernan lança un regard désespéré vers son voisin et tira la rame vers lui. Ils progressèrent un long moment dans un silence rythmé par les battements de tambours, le grincement du bois et les halètements des hommes. Tout à coup, une voix venue des cieux retentit:
- Capitaine, esquif à babord.
- Quel genre d'esquif?
- Une toute petite barque. On dirait bien qu'elle est vide, d'ailleurs.
- Pas la peine de s'arrêter pour ce menu fretin, avec la prise qui nous attend.
Et le bateau passa son chemin.
Tapi dans la barque, l'homme attendit que le soleil ait disparu avant de se risquer à se redresser. Il avait mal partout et les zébrures qui striaient son dos le faisaient beaucoup souffrir à cause de l'eau de mer qui stagnait au fond. Lorsqu'il s'aperçut qu'il était seul, il redressa son puissant corps et son rire éclata au moment où la lune apparut dans le ciel. Demain matin, il serait arrivé à bon port et pourrait entamer sa nouvelle vie. Dans trois ou quatre jours, il serait à la ferme où ses parents, sa femme et son fils l'attendaient impatiemment, comme s'il avait été Kernan de toute éternité.
