La nuit s'envenime de parfums obscurs chaque fois que mes yeux se détachent de la flamme bleutée qui file en un mince sillage noir. Ma chatte se faufile par la fenêtre entrouverte et l'air vibre sous ses pas feutrés. Lorsqu'elle me revient, chargée de senteurs nocturnes, elle porte sur son pelage cette fraîcheur sans pareille, celle qu'on ne peut cueillir que sur le velours des félins sortis au soleil couchant et qui rentrent, frémissants, au jour naissant.
Elle était plus frileuse, autrefois, aux temps où tu n'existais pas. Toutes deux, vous vous éveillez dès la venue du crépuscule, tous sens dehors. Elle disparaît. Tu apparais. Vos chemins semblent faits pour se croiser. Pourtant vos émeraudes aux pupilles noires s'enflamment du même éclat quand elles me caressent.
Absent, c'est à peine si je te sens passer, toi, la chatte,
frêle et sombre sous le ciel sans lune. Tu me lances toujours
un dernier regard de braises. Et l'amertume d'avoir manqué
ce précieux hommage me laisse souvent pantois et rivé
à ma feuille stérile. Offrande pâle à
la brume, femme aux yeux troublés, tu hésitais à
te révéler. Emporté par les rêves d'où
tu es née, des nuits entières je t'ai guettée.
Et j'ai regretté d'avoir manqué le départ
de Lilith, tirée de son sommeil par cet entre chien et
loup qui sied si bien aux chattes noires. Chaque fois que sa présence
tiède me manquait, je sentais ton halo incertain osciller
entre crainte et volonté. Hésitante, tu ombrais
l'angle de ma chambre le plus éloigné. Tu semblais
sourire de mon air médusé. Tu crevais le néant
pour me faire sombrer dans tes yeux de félin pourchassé.
Un soir, tu te révélas enfin tandis que le temps
s'effaçait. Tu étais la femme échappée
de mes secrètes pensées, cette âme que je
ne pouvais coucher sur le papier de ma plume malhabile. Je dus
t'apprivoiser pour que tu daignes t'incarner chaque nuit davantage
drapée de ta lourde chevelure de vagues sombres et mouvantes.
M'arrachant à ma solitude forcenée, tu me fis oublier
que le langage humain est parlé. Tu m'appris à quel
point le silence est peuplé des battements de nos cils,
des latences de nos coeurs et du cri de nos désirs. Comme
j'aurais voulu tout oublier du monde de chimères languissantes
des hommes, mes frères dépités. Que sauront-ils
jamais de nous à la nuit tombée, de nos vies séparées
tout le jour par le mur des apparences que tu franchis chaque
soir pour mieux m'approcher, pour combler mes faims charnelles
par toi sublimées, ma Lilith, mon idole incarnée?
