Sur la surface du monde qu'il pouvait contempler de sa tour située aux confins de la ville et des étendues farouches, il n'apercevait aucun signe de vie. Les humains se terraient dans leurs demeures, calfeutrant leurs fenêtres pour échapper à ces phénomènes qui les terrorisaient, comme tout ce qui leur était inconnu et incompréhensible. Les animaux domestiques avaient été rentrés et les bêtes sauvages avaient regagné leurs retraites secrètes comme lorsqu'une catastrophe naturelle est imminente. Ténus et même plaisants au départ, les dérèglements cosmiques allaient croissant et semblaient à peine s'essouffler l'espace de quelque répit précurseur d'aggravations.
La folie qui s'était emparée du ciel avait figé l'activité terrestre dans la stupeur.
Le gouffre de la nuit perpétuelle dans laquelle baignait Elesen se lézarda soudain d'indicibles cauchemars. Mais l'ombre impalpable n'avait pas dit son dernier mot et livrait une longue lutte afin d'anéantir ces vagues rais qui striaient l'inconscient de la jeune femme. Il était beaucoup trop tôt encore pour que la dormeuse de toute éternité prenne le chemin du présent. Son corps frémit pourtant, incapable de tout autre mouvement. Son rêve s'apaisa et s'il n'était guère moins angoissant, au moins aurait-elle pu en désigner l'horreur: Chaos était son nom.
Il savait à présent que tout recours au conseil des sages était inutile. Ces vieillards frileux s'étaient barricadés dans une rancoeur taciturne vis-à-vis de ce qui échappait, à l'encontre de toutes les vénérables règles et en dépit de leurs réponses sclérosées, à leur impérieux contrôle. Certains restaient prostrés et amorphes, lisant dans ces signes célestes l'annonce de la fin prochaine de leur règne et de tout ce qu'ils avaient connu. D'autres s'abîmaient en prières exaltées, sacrifiant à des rites depuis longtemps bannis. Les derniers s'étourdissaient les sens en bacchanales effrénées, espérant noyer dans les vins précieux et la luxure leur désespoir devant leurs pouvoirs réduits à néant par quelque facétie sidérale.
Il soupira en secouant la tête. Il devait partir. Maintenant. Il ramassa son sac de toile pourpre et chercha Sophi. A l'immobile froideur qui avait envahi la pièce, il sut qu'il ne s'y trouvait plus. Cela ne lui ressemblait guère. Cet animal était son ombre discrète et il ne s'étonnait même pas des rumeurs hostiles du ciel. Souvent, il les contemplait avec son maître, humant l'air changeant avec satisfaction. Trop de connivences les liaient pour qu'il s'inquiétât davantage de cette apparente désertion. Il descendit d'un pied ferme et alerte les cent neuf marches qui conduisaient aux salles souterraines. Il les traversa sans un regard pour les momies qui y dormaient, ni pour les constructions de verre et de métal qui en encombraient certaines.
Une sensation glaciale et hostile envahit Elesen. On lui avait donc menti. Elle avait tout accepté en vain. Ce fut ce sentiment d'injustice mêlée de frustration qui, se répandant à travers toutes les cellules de son cerveau, avivait une plaie béante, celle de l'ennui à perpétuité. Toutes ces années d'arides enseignements acquis grâce à sa discipline et à sa volonté sans limites avaient été sacrifiées à un vulgaire mensonge... La révolte de son âme éveillait son corps et celui-ci souffrait à présent des affres auxquels elle avait accepté de le livrer, au temps où on l'avait persuadée, au point d'avoir fait sienne cette pensée, que l'harmonie universelle en dépendait.
Au dehors, le soleil qui clignotait s'évanouit et tous attendirent désormais en vain la silhouette de la lune éclipsée par la défection de l'astre du jour. Le monde plongé dans une grisaille permanente se rétracta soudain dans l'expectative de sa malemort imminente.
De toutes ses préoccupations antérieures, il s'était désormais éloigné et libéré. Il avait exploré tour à tour les royaumes des vivants et des morts et d'autres, plus tabous encore. De tout cela, il n'avait jamais parlé. Il s'était contenté de consigner ses voyages interdits en des grimoires à peine déchiffrables pour les êtres étrangers à ses pérégrinations. Ils reposaient, scellés dans les murs de quelque couloir secret comme les images de ce qu'il avait vu et vécu étaient prisonnières de son esprit.
Sophi l'attendait à l'angle du couloir. Ils firent mine de s'ignorer mutuellement, souriant en leur fort intérieur, l'un d'avoir si bien flairé les intentions de l'autre, et l'autre de ne pas être trahi ou abandonné.
Relevant ses longues manches soyeuses, Ilohes descella un moellon apparemment identique aux autres, découvrant le mécanisme de haute précision qui ne réagissait qu'au contact de sa paume. Un pan de mur se dissipa dans un soupir rocailleux et Sophi s'engagea dans l'espace dévoilé sans attendre l'injonction de son maître. Des parois sourdait une placide lueur qui baignait le chemin d'une chaleureuse pénombre. Au fur et à mesure qu'ils marchaient, les escaliers, les croisements et l'espace même se firent plus imprécis. Pourtant, ils progressaient d'un pas égal, avançant dans une clarté laiteuse où nul homme n'aurait pu distinguer encore le sol du plafond. Le temps, pour leur esprit, aurait fondu alors comme, à leurs yeux, le décor confondu.
Elle retrouvait progressivement a voie qui menait à elle-même, recomposant peu à peu les contours d'une vie fracturée. Des images surgissaient, éblouissant son âme trop longtemps aveugle. Fragments d'une trop brève enfance à l'abri de la lumière dorée et irréelle du bonheur, visions d'espaces violés par son désir de connaissance, limites bannies jusqu'à l'inertie consentie... Et parmi tous ces devenirs à peine ébauché, une image se détacha, plus nette et douloureuse, celle de celui qui avait été le seul à l'atteindre au-delà des mots et à tenter de la retenir, envers et contre la décision unanime du conseil des sages. Si elle s'était laissé aller, dans les derniers temps de sa vie commune, à entretenir une relation privilégiée avec cet adolescent, il était arrivé trop tard. Elle n'avait pu percevoir le sens profond du doux message muet qu'il ne cessa de lui susurrer, jusqu'au dernier jour: elle était déjà sertie dans son non devenir.
Ilohes seul savait où aller dans cet univers d'absence. Sophi pouvait l'accompagner, intimement lié à l'esprit limpide de son maître. Ils s'arrêtèrent soudain en une vastitude indéfinie dont émanait, latentes, mêlées et absolues, les impressions de vide et de plénitude, d'égarement et de réconfort.
L'homme s'assit sur le sol qui n'existait pas, les genoux ramenés vers sa poitrine et Sophi vint se lover contre son ventre, ronronnant au rythme lent du pouls de son maître. L'air se dissipa, puis se ramassa au gré de ce tempo vital. Il restèrent ainsi rivés l'un à l'autre, le temps que les hommes oublient que la Terre avait naguère été accueillante et harmonieuse. Le souvenir du bonheur paisible est celui qui se dissout le plus promptement dans le désespoir des coeurs.
Son esprit s'étira et franchit les limites qu'il s'était fixées. Elle savait que son éveil, si partiel fût-il, n'était pas fortuit. Quelqu'un venait vers elle et elle se devait de le guider. Elle erra longtemps parmi toutes les voies qu'aurait pu emprunter un inconnu, n'osant se rendre à l'évidence qui lui était tellement chère qu'elle aurait péri à l'instant si elle s'était fourvoyée. Une forme duveteuse vint alors à sa rencontre. Elle se rebella d'abord, inquiète de ce premier contact après l'absolu du vide permanent. Se pouvait-il que le temps lui-même l'ai trompé, où en était-il de ce compagnon comme de son maître et d'elle-même? Le choc des images avait déjà fortement ébranlé ses anciennes convictions. Lorsqu'elle perçut la régularité rassurante du ronronnement de Sophi, ce fut l'univers entier qui vacilla.
La Terre elle même se mit à l'unisson de la mouvance des cieux. Résonnant de toute part des cris de ses rejetons qu'elle semblait à son tour vouloir projeter vers le néant, elle vrombit de rage de se les voir arrachés à jamais et de retrouver l'effroyable solitude de la virginité. Et les hommes rejoignirent un long instant le monde dans le coma de sa terreur viscérale.
Lorsque Sophi s'étira, Ilohes respirait encore comme un dormeur paisible. Lissant d'une patte agile ses moustaches chiffonnées, le chat laissait errer son regard paisible. Les voûtes de la cathédrale de cristal se perdaient dans leurs propres reflets. Il cligna des yeux et contempla les murs lumineux et transparents au delà desquels rien pourtant ne paraissait exister. Les flambeaux rehaussaient d'ors les reflets azurins et dans l'âtre opalescente ardaient des bûches ambrées qui ne se consumaient pas. Il régnait une quiétude aussi grande que dans l'esprit du rêveur dont les songes se dissipent, au point du jour. Sophi vint à Ilohes et attendit qu'il ouvre les yeux. Les émeraudes étincelaient dès avant qu'il ouvre ses paupières et son visage immobile reflétait une bienveillante détermination. Sans un mot, il détendit ses muscles. La puissance ultime reposait à présent en un mutisme purificateur.
Ilohes se leva et Sophi ne daigna pas le regarder se dissoudre dans l'ampleur concolore. Il saurait l'attendre de toute sa patience de chat.
Dans la moiteur fade du monde impie, les humains rôdaient sans but, privés de leurs occupations autrefois quotidiennes. Hagards et rétifs, ils s'ignoraient eux-mêmes, incapables de rester impassibles et confiants face aux apparences qui s'étaient disloquées. Ils avaient renoncé à leur vie passée et ne savaient par quelle projection du futur se réconforter.
Elle était prête à parcourir la moitié du chemin. Tiendrait-il la promesse qu'il lui avait faite jadis? Toutes les forces d'Elesen se bandèrent et un craquement titanesque secoua le glacier qui se fendit en deux, révélant en son sein l'écume précieuse de son corps prisonnier de la gangue de l'ignorance et de la superstition. Après cet effort, le seul que ses sens glacés pouvaient engendrer, ses appels se tarirent. Mais, de sa langue agile, Sophi titilla son appétit de vivre et en quelques miaulements l'encouragea à maintenir sa volonté. Nomme-le, disait-il, il viendra seulement si tu le nommes. Et dans les cieux sans pitié résonna le nom du rédempteur.
L'agitation des flots étaient à son comble. Les marges du monde s'interpénétraient et plus aucun être ne put être assuré de retrouver un jour l'élément qui était le sien. La matière se tordait, luttant pour conserver son intégrité, tandis que les êtres de chair parurent changés en pierre, paralysés par des tourments surhumains. Des paquets de mers s'écrasèrent sur la montagne de glace qui se déchira en chuintant. On voulait lui arracher son enfant, sa promise, le joyau qu'elle avait jalousement protégé des regards impies. Des larmes de sel roulèrent le long de sa face crevassée et allèrent s'abîmer dans les flots menaçants de l'agresser de plus belle si elle ne livrait pas son otage. Dans un dernier soupir, la volonté de la montagne céda et Ilohes perça en son sein la voie qu'il s'était toujours tracée.
La lumière, la lumière était de retour! Malgré que ses yeux soient encore clos, Elesen la percevait comme une brûlure purificatrice. Bientôt, cette douceur douloureuse que l'on appelait la vie réchaufferait ses sens trop longtemps engourdis. Bientôt l'espace ne lui serait plus interdit. Elle se rappela du chemin par lequel elle était parvenue à son mausolée. Elle revit même la cathédrale noyée d'arc-en-ciel où elle avait prononcé le voeux du renoncement. C'est sur son autel qu'elle briserait ces mots appris par coeur qu'elle maudissait à présent: ils n'avaient été que la vaine conjuration de la mort lancée à la face de la vie.
Un glissement continu, amplifié par l'écho infini, annonça à Sophi le retour fécond de son maître. Ilohes, hâve et courbé par l'effort, traînait un bloc de glace liquescent de taille respectable. Il s'immobilisa au centre de l'espace sacré, devant l'autel enluminé de courbes entrelacées. Le chat y sauta, mesurant l'effort à fournir pour y déposer le fardeau convoité. Il ne manifesta pourtant aucun étonnement lorsqu'il le vit s'élever spontanément dans les airs. Si près était-il de son emplacement qu'il suffisait de laisser opérer les forces ultimes.
Ilohes s'étendit devant le feu éternel et glissa dans une enivrante torpeur. Ses traits se radoucirent et son visage émacié retrouva son éclat uni et mat. Sophi s'allongea le long de sa poitrine qui se soulevait amplement.
Tous les efforts de ceux qui avaient été des hommes se conjuguaient pour entretenir les feux dont l'espoir ne réchauffait ni n'éclairait plus guère leurs masures confinées. Mais c'était sans aucune marque d'empressement qu'ils nourrissaient les flammes apparemment moins avides et qu'ils se nourrissaient de mets devenus insipides. Le coma des choses et des êtres s'éternisait.
Jamais l'attente ne lui avait paru aussi insoutenable. Des lustres de réclusion n'étaient rien comparés aux éternités des derniers moments de sa claustration devenue involontaire. Tout cela avait été facile à supporter, finalement, tant qu'elle avait cru assez intensément que c'était là l'unique voie. A présent, la vérité n'était plus la même et elle devait renaître et éclater au grand jour.
Ilohes ouvrit le sac de toile pourpre et en sortit un manuscrit, le seul en sa possession qu'il n'eût jamais ouvert. Ce livre ne pouvait être lu qu'une seule fois, et, bien qu'ignorant fatalement sa teneur, il savait que le moment était venu d'en disperser les mots rédempteurs.
Sophi l'attendait déjà, juché sur l'autel. Le vermeil de ses yeux félins dardait ses rayons sur le sommet du bloc blanchoyant. La glace fondait lentement. Ilohes se plaça à l'autre extrémité de l'autel, déposant le grimoire sur un haut lutrin. Il se concentra, rassemblant toutes ses forces vives. Lorsque ses yeux éclorent, tels des frissons ardents, ils avaient la même intensité que ceux de Sophi. Leurs regards embrasés fusionnèrent et tracèrent un sillon visible dans l'air foisonnant d'humidité. Au point de leur convergence, naquirent des crépitements d'étincelles qui s'amplifièrent et nimbèrent bientôt le sarcophage translucide. La puissance des deux âmes conjuguée le liquéfiait, le contraignant à dévoiler son contenu.
L'ombre était si dense qu'elle était devenue palpable. Elle s'immisça en toutes choses, annihilant le crépuscule et les ombres fantomatiques des arbres déracinés et des demeures branlantes. Elle masqua les plus hauts monts et les plus profondes vallées et déroba jusqu'à la lueur terne des feux humains. La respiration des êtres se fit ténue, fragile et retenue, comme celle du monde.
Les flambeaux et le foyer éternel rugirent, brutalement ravivés. Perdus dans leur conscience intense que l'instant ultime était imminent, Ilohes et Sophi se contemplèrent une dernière fois.
L'homme ôta son ample robe qui s'embrasait. Son corps entier resplendissait d'une incandescente aura. Il s'approcha de l'autel où reposait Elesen encore engourdie. Pourtant, la rigidité avait déjà quitté son corps neigeux. Avec mille précautions Ilohes grimpa entre les pieds de la dormeuse et tira le pupitre. Lové entre ses jambes, il ouvrit le livre et lut. Un filet de voix rauque transperça l'espace et se dessina en lettres noires sur la clarté du lieu. Au fur et à mesure qu'il lisait, les mots glissaient des pages et se projetaient sur l'air limpide avant de disparaître. Les feuilles du manuscrit retrouvaient leur candeur virginale. Les dernières lettres se dispersèrent et il referma le livre vide puis le lança devant le foyer. Sophi descendit de l'autel et s'assit à côté de la dépouille, statique comme un chat sacré. Son maître, dégageant à présent la plus tendre des chaleurs, déploya ses longs membres. Il s'étendit de tout son long sur Elesen dont il s'appliqua à épouser chaque parcelle du corps languide. Longtemps, ils restèrent immobiles. Puis, imperceptiblement, Elesen se mit à vibrer de la force de la vie retrouvée et ses bras et ses jambes enlacèrent fébrilement Ilohes.
Sophi qui paraissait étranger à ces égarements lança le grimoire dans le feu ronflant, d'un coup de patte aussi puissant que négligent. Se confondant avec la fureur des râles des amants, la cheminée implosa et entraîna avec elle la cohérence apparente du palais cristallin. Les murs vacillèrent et se disloquèrent dans la même fusion dont Ilohes et Elesen étaient le coeur rougeoyant. Le magma s'enfla et commença son inflexible ascension au rythme de la pulsation des entrailles terrestres.
La montagne trembla de tous ses rocs, combattant vainement de sa masse
compacte la volonté de son enfant qui voulait naître en cet
univers sans lumière. Le sol se lézarda, malmenant les constructions
précaires à des lieues à la ronde. Le mont soubressauta
et, soudain réduit en fragments, il vint heurter les toits en une
grêle qui ne semblait jamais devoir cesser. Quand elle s'apaisa enfin,
l'oppression du silence s'accentua. La terre entière hurla alors,
déchirée par son titanesque enfantement. Avec une violence
extrême, la lumière abyssale jaillit et fut projetée
dans les cieux. Sa force aveuglante décolora toute apparence terrestre.
Et lorsqu'elle se scinda en deux parties égales, l'une pleine et
nacrée, l'autre vive et triomphante, et en une troisième,
plus petite mais pétillante, le monde fut baigné d'une aurore
vivescente jusqu'à ce qu'Hélios disparût aux confins
de l'Ouest. Séléné apparut alors, dans sa pleine candeur,
saluée par le clignement approbateur de l'étoile vermeille.
Les hommes purent alors enfin sombrer dans un sommeil réparateur
et rêvèrent longuement des amours mythiques d'Ilohes et d'Elesen.
